Citoyen

Où vont les impôts du canton de Vaud?

Je n’ai aucune idée de comment se portent les finances du canton de Vaud.

Entre les prochaines votations sur les diminutions d’impôts et les remous de l’année dernière au sujet du budget (et des diminutions de salaire des fonctionnaires), il y a plein d’avis qui circulent, chacun avec son propre argumentaire.

J’ai envie de regarder directement les chiffres publiés par le canton et de me faire un avis à haut niveau sur comment on est taxé et où va l’argent.

Pour les gens pressés (attention spoiler), les impôts sont stables depuis plus de 15 ans, les dépenses augmentent, la source principale de l’augmentation provient des subsides pour les primes d’assurance maladie.

Est-ce qu’on taxe plus ou moins que dans le passé?

Un politicien a déclaré récemment qu’il n’y a pas de problème de recettes dans le canton de Vaud. C’est facile à affirmer, mais est-ce que c’est vrai?

On peut aussi se poser la question dans l’autre sens. Il y a un certain nombre de cadeaux fiscaux (volontaires ou non) qui ont été faits à certains contribuables aisés. Est-ce que ça se voit dans les sommes totales des impôts?

Il y a probablement pas mal de manières de voir les rentrées d’impôts : je propose la méthode suivante. Le chiffre brut des impôts ne veut pas dire grand- chose. Pour savoir si l’État augmente (ou diminue) les sommes qu’il taxe, il faut en tout cas prendre en compte le nombre d’habitants.

Ensuite, l’économie croît : chaque citoyen a plus d’argent et donc, si l’État prend une partie de ce que chaque citoyen gagne, il y aura plus d’impôts collectés. Un moyen d’estimer ce que chaque citoyen gagne est le salaire médian dans le canton.

Impôts du canton de Vaud par habitant en unités de salaire médian

Le graphique précédent montre exactement ça : le total des impôts collectés sur le canton de Vaud par habitant, en unités du salaire médian de cette année-là.

On pourrait tenter de voir le même effet en regardant l’évolution des recettes en part du PIB. C’est une manière de se demander si la part des impôts augmente par rapport à la taille de l’économie.

Impôts du canton de Vaud en part du PIB
vaudois

Dans les deux graphiques, on voit que depuis 2010 (à la suite d’augmentations de taux d’imposition que l’on voit aussi sur le graphique), les impôts cantonaux et communaux sont stables.

Tout compte fait, je ne vois pas de diminution des rentrées d’argent due à des magouilles fiscales pendant ces 15 dernières années. Si le canton a des soucis d’argent, il ne s’agit pas d’une conséquence de changements dans les rentrées.

Et qu’en est-il de qui paie quelle partie des impôts?

L’évolution totale des rentrées d’argent ne dit pas grand-chose sur qui a la charge de payer la majorité des impôts. Je ne vais pas m’éterniser dessus. Environ 80% des rentrées cantonales proviennent des impôts sur les personnes physiques (moins de 20% pour les entreprises), et ce pourcentage est stable.

Je ne vais pas représenter l’évolution des rentrées d’argent sur les entreprises, elles sont stables. Par contre, l’évolution en salaires médians des taxes sur le revenu, la fortune et les autres taxes (transactions immobilières et gains en capitaux) est plus intéressante.

Impôts cantonaux des personnes physiques, par catégorie, en salaires médians

Il y a un transfert de l’impôt sur le revenu vers les autres formes d’impôts sur les personnes : un déséquilibre en faveur des très riches. L’effet n’est pas grand, c’est facile de surinterpréter cette tendance, mais c’est probablement une évolution à suivre de près.

Regardons si les dépenses augmentent

Pour qu’il y ait un problème, il faut que les dépenses augmentent (alors que les rentrées sont stables). Est-ce qu’elles augmentent? Voici le graphique des dépenses du canton, dans les mêmes unités (salaires médians).

Charges totales de l'État de Vaud

Oui, les dépenses augmentent inexorablement. De manière plus intéressante, elles augmentent régulièrement de 14 points de base de salaire médian (ou 0,14%) par année. Les soucis budgétaires sont un problème, mais on ne peut pas parler de crise, vu la régularité de l’augmentation.

Bon, est-ce que les fonctionnaires coûtent de plus en plus cher?

À entendre certains politiciens, l’État est trop gros, tout l’argent part dans la poche des fonctionnaires (qui ne font rien). Est-ce que c’est vrai? On ne va juger que de l’aspect financier, le reste est plus une stratégie de bouc émissaire.

C’est facile à voir : les comptes ont un poste de charges du personnel ; il nous suffit de voir l’évolution des charges de personnel dans les dépenses de l’État (toujours dans les mêmes unités).

Charge du personnel de l'État

À noter, dans ce graphique et les suivants, la discontinuité de 2013-2014, due à un changement dans les standards de comptabilité.

Quoiqu’il en soit, la part des dépenses de personnel n’augmente pas, elle est stable, du moins ces dix dernières années (et elle est plus faible que par le passé).

Mais où va cet argent?

On peut regarder le détail des plus gros points de dépense (toujours dans les mêmes unités), et mettre en évidence le coupable, les charges de transfert.

Charges par catégories principales

Bon, c’est quoi une charge de transfert? En gros, c’est ce qui va à d’autres entités, que ce soit des communes, des entreprises d’État (le CHUV, l’UNIL), mais aussi à des particuliers. Et ces charges couvrent les deux tiers de l’augmentation des charges totales de l’État. Si on découpe les différentes charges de transfert, la « Prévoyance sociale » est la catégorie la plus importante. Regardons-en le détail.

Détails charges de transfert pour la prévoyance sociale

La catégorie « Maladie et accident » augmente le plus clairement. De quoi est-elle composée? De toutes les aides du canton qui sont liées aux maladies : subsides pour les primes d’assurance, prestations complémentaires à l’AVS… Regardons uniquement les chiffres de l’évolution des subsides pour les primes d’assurance maladie.

Évolution des subsides pour la LAMal

Comme on le voit, sur les dix dernières années, les subsides pour les primes d’assurance maladie, à eux seuls, expliquent plus du tiers de l’augmentation des dépenses du canton. En chiffres absolus, entre 2014 et 2024, les sommes versées ont doublé.

De la même manière que les primes d’assurance maladie prennent une part de plus en plus grande du budget des ménages, elles prennent une part de plus en plus grande du budget de l’État.

Qu’est-ce que j’en retire de tout ça?

Dans l’image populaire, l’État est mal géré et c’est pour ça que les déficits augmentent, alors que le problème est ailleurs. Les impôts sont stables alors que les coûts de la santé (portés en partie par le canton) augmentent. Quelqu’un va devoir payer ces coûts.

Qui va les payer? Est-ce que ce sont les fonctionnaires (par une diminution de salaire)? Est-ce que c’est tout le monde proportionnellement à ses revenus (augmentations d’impôt sur le revenu)? Les consommateurs (un impôt de type TVA)? Les gens qui ont moins d’argent (diminution des aides)?

Pour moi, le choix politique doit se poser de cette manière. Se demander si on paie trop d’impôts n’a pas beaucoup de sens si on ne réfléchit pas à quoi servent ces impôts.

Notes

Le code (et les tableaux) utilisés sont disponibles ici.